Extraits d' »Après la démocratie », d’Emmanuel Todd

Sur l’élection de Nicolas Sarkozy (p. 16) :

Si Sarkozy existe en tant que phénomène social et historique, malgré sa vacuité, sa violence et sa vulgarité, nous devons admettre que l’homme n’est pas pas parvenu à atteindre le sommet de l’Etat malgré ses déficiences intellectuelles et morales, mais grâce à elles. C’est sa négativité qui a séduit. Respect des forts, mépris des faibles, amour de l’argent, désir d’inégalité, besoin d’agression, désignation de boucs émissaires dans les banlieues, dans les pays musulmans ou en Afrique noire, vertige narcissique, mise en scène publique de la vie affective et, implicitement, sexuelle : toutes ces dérives travaillent l’ensemble de la société française; elles ne représentent pas la totalité de la vie sociale mais sa face noire, elles manifestent son état de crise et d’angoisse.

Sur l’effondrement de la religion en Occident (p. 33) :

L’identification du fonds religieux de la crise nous permet d’éclairer certains aspects du malaise actuel, et en particulier la difficulté que peut avoir une société à vivre sans croyance religieuse. L’athéisme a triomphé. Il est bien entendu synonyme de liberté. Sa justification logique est simple et solide : le monde est, il n’y a rien d’autre qui soit perceptible et l’inexistence de Dieu n’a même pas à être prouvée. (…)

Le saut dans l’irrationnel de la foi avait, à la fin de l’Empire romain, permis la construction d’un système explicatif et moral stable et rassurant. Le christianisme avait alors réglé, sur le plan psychologique, la question de la mort, cette dimension incompréhensible de la condition humaine.

L’abandon de la foi émancipe certes l’homme d’un ramassis de mythes démontrables indémontrables, mais il le fait atterrir dans le non-sens de sa propre vie. Tant qu’il y a encore des croyances à dénoncer, des croyants à libérer, l’existence a encore un sens, métaphysique. Mais la disparition du dernier groupe solidement organisé de croyants donne le signal du mal-être pour les vainqueurs, qui, libérés de tout, ne peuvent que constater qu’ils ne sont rien, rien qui ait un sens du moins. La mort de l’Eglise réactive la question de la mort de l’individu.

Au-delà de l’interrogation métaphysique de base, toutes les constructions idéologiques et politiques ayant pour fondement théorique l’inexistence du Ciel sont ébranlées. La disparition du paradis, de l’enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu’ils soient grandioses, de type stalinien, ou d’échelle plus modeste, républicain. Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriées : argent, sexualité, violence – tout ce que la religion contrôlait.

Sur le parti socialiste (p. 88) :

Le cas du Parti socialiste, étudié par Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki dans La Société des socialistes est exemplaire de l’effet désintégrateur produit par la nouvelle stratification éducative du pays. Le découpage du Parti en niveaux culturels superposés l’a conduit à éliminer en son sein la représentation populaire et à se transformer en parti d’élus, largement décroché de la structure sociale globale. Dans ce livre d’une qualité exceptionnelle, on trouve une citation d’une cruauté involontaire non moins exceptionnelle : voici comment une militante du PS lilloise, cadre supérieur à France Télécom mais au cœur de l’ancienne région ouvrière socialiste, décrit sa section:

Ici la distinction classique c’est de dire qu’il y a d’un côte 1es intellos, un peu bourgeois et de l’autre les populaires. C’est vrai d’un militant à l’autre et surtout d’une section à l’autre. Moi je pense que c’est un peu caricatural. En même temps, chez nous, c’est la section des intellos, des cadres, des profs, on ne peut pas le nier. En fait, moi, 1es militants populaires, je n’en connais que le peu qu’il y en a dans ma section. Mais quand je 1es vois 1’œuvre, j’imagine comment ça doit être ailleurs. .. Vous en avez trois ou quatre, très gentil1es, disponibles, toujours là… Ce sont un peu les petites mains de la seconde mais est-ce que ce sont vraiment des mi1itantes ? Quand il s’agit de faire la claque, de dire amen, de faire des sandwichs, de décapsu1er des bouteilles, vous pouvez compter sur elles, mais dans le débat, quand s’agit de réfléchir, il y a plus personne… d’accord elles font du terrain, elles sont là, mais le terrain n’est pas une fin en soi, il faut des idées, avoir quelque chose à dire… pour moi le militant c’est celui qui réfléchit, qui parle, écrit, discute, donne son avis, fait avancer les idées, ce n’est pas le décapsuleur de bouteilles…

Le livre, dont j’ai déjà parlé plus tôt, traite de la fragmentation de la société française, qui met à mal la tradition égalitaire de notre pays. Elle est due selon lui à la nouvelle stratification de la population population (un tiers d’éduqués supérieurs détachés du reste de la population, et une élite d’1% complètement déconnectée de la réalité), à l’implosion des idéologies religieuses et politiques (communistes, gaullistes…) et à au narcissisme) grandissant de chacun.

On entend les politiques brayer dès que la Marseillaise ou le drapeau bleu-blanc-rouge, symboles qui n’ont que de sens que ce chacun leur donne, sont attaqués. Mais qui pense à rappeler que la devise de notre pays, Liberté, Égalité, Fraternité, qui elle a une signification très concrète, est bafouée tous les jours ? Que notre société grignote peu à peu notre liberté et que notre président a été élu sur un programme célébrant l’inégalité des hommes et rejetant toute idée de fraternité ?

4 réflexions au sujet de « Extraits d' »Après la démocratie », d’Emmanuel Todd »

  1. Ouh là, la partie sur l’effondrement de la religion en occident me hérisse le poil:
    « L’abandon de la foi émancipe certes l’homme d’un ramassis de mythes démontrables, mais il le fait atterrir dans le non-sens de sa propre vie » Cette affirmation sans aucune argumentation m’irrite profondément. Emmanuel Todd suggère plusieurs choses terrible à mes yeux: d’une part, que la foi est garante d’un sens (voire d’une moralité ce qu’il devrait alors immédiatement prouver. Il aura à discuter les nombreuses recherches et statistiques qui suggère plutôt le contraire (cf http://moses.creighton.edu/JRS/pdf/…)) et d’autre part que la foi pourrait, de part son rôle stabilisateur, être conservé afin d’éviter de voir la réalité en face ce qui pourrait entrainer des dérives spécifiques. En ce qui concerne le sens, la foi ne garantit qu’un sens imposé, se jouant de la volonté de l’individu. Rejeter la foi, c’est au contraire donner à l’individu la responsabilité de donner un sens à son existence. La réalité, neutre, ne donne pas de sens à l’existence. En quoi cela restreint l’homme de s’en donner un (et à vrai dire, puisque la foi est une invention humaine, on a bien la preuve qu’il a la capacité de s’en donner un, voire de l’imposer par la force!). Un individu, un couple, une famille, une société: autant de structures capables de donner un sens à l’existence. Ce que dénonce Emmanuel Todd, ce n’est pas le risque qu’entrainerait l’abandon de la foi, mais la conséquence de l’abandon d’une quelconque responsabilité par les individus… Quant à l’argument effleuré que la foi pourrait garantir une stabilité morale et sociale, c’est pour moi l’apologie de l’hypocrisie, et un manque d’imagination quant aux solutions à prendre pour éviter l’irresponsabilité citoyenne.
    Encore une phrase qui m’a donné la nausée:
    « La disparition du paradis, de l’enfer et du purgatoire dévalorise bizarrement tous les paradis terrestres, qu’ils soient grandioses, de type stalinien, ou d’échelle plus modeste, républicain. Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriées : argent, sexualité, violence – tout ce que la religion contrôlait »
    Il associe ici clairement un comportement amoral avec l’abandon de la foi. Comme ci le seul argument qui restreignait le comportement des individus, c’était la carotte (le paradis) et le bâton (l’enfer ou le goulag…). J’ai plutôt l’intuition que prôner la réflexion, le scepticisme et l’humanisme garantirait bien mieux l’ordre social que la simple contrainte extérieure.
    Je m’emporte certainement trop vite, n’ayant pas lu le livre d’Emmanuel Todd, mais cet extrait sorti de son contexte, m’évoque une bien piêtre image de son idéologie.
    Quant à ces analyses sur Nicolas Sarkozy, je pense qu’il a une vue partielle de ce qui s’est réellement passé (et qui ne peut pas se résumer par « C’est sa négativité qui a séduit », condensé trop superficiel). De ce que j’ai observé, mais qu’il faudrait approfondir, chacun des actes « People » post-éléction de Nicolas Sarkozy, chaque juron de type « casse toi pauv’con » a été accompagnée par une baisse de popularité.

    Merci en tout cas Guillaume d’avoir écris ce Post. Je parais certainement très négatif, mais je suis prêt à discuter, si tu penses que j’ai tort, ou si tu penses que je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire (ou si tu penses que j’ai super raison aussi 🙂 )

  2. Ah hum… effectivement le problème des citations c’est que ça les sort de leur contexte, a fortiori quand le logiciel de reconnaissance de caractères laisse passer des coquilles (« indémontrables » qui devient « démontrables »).

    Bref. Je pense qu’Emmanuel Todd et toi avez en fait des visions de la religion assez compatibles (j’ai rajouté l’introduction du chapitre sur la religion, histoire de préciser ses propos).

    J’ai peur que l’effondrement de la foi en France n’ait pas été accompagné d’une réflexion de tout un chacun sur le sens de sa vie, et qu’en général les recettes simples (et relativement efficace, il faut bien l’admettre) de la religion n’ont pas été remplacées… En ce sens, je comprend le propos de Todd.

    Sans avoir fait beaucoup d’histoire, je crois savoir qu’il y avait en France le siècle dernier une droite catholique bien pensante, socialement assez responsable, qui a toujours été plutôt dominante dans son camp. Or elle a été complètement bouffée par Sarkozy : et c’est la première fois depuis la guerre (et probablement bien plus longtemps encore…) qu’une droite « décomplexée » arrive au pouvoir chez nous (le Chirac de la fracture sociale n’en faisait pas partie, ni Giscard, ni Pompidou, ni de Gaulle).

    53% des français ont voté pour un programme ouvertement inégalitaire (français/étrangers : expulsion des immigrés, campagne/banlieues : karcherisation de la banlieue, riches/pauvres : paquet fiscal…), et je ne pense pas qu’ils l’aient tous fait pour empêcher l’arrivée de Royal.

  3. Salut Guillaume,

    C’est sympa de répondre à mes commentaires peu engageants…
    Bon, je ne pense pas que la phrase introductive du chapitre sur la religion me rassérène car pour lui, l’histoire de l’abandon de la foi en France n’aurait pas été accompagnée d’une recherche humaniste. Or c’est en France que depuis la révolution, et peut être même avant, il existe un foyer d’intellectuels qui ont jeté les bases d’une réflexion d’une société où progressivement la religion était séparée des affaires publiques. La France est l’un des rares états où cette séparation s’est faite accompagnée d’une conception de la politique, de l’éducation, et même d’une certaine philosophie. Certes il y a toujours eu des religieux en France, mais la scission entre la religion et l’état, la laïcité de l’éducation et des structures civiques a été conquise, à mon avis, grâce à une réelle idéologie qui est celle que reflète notre devise: Liberté, Egalité, Fraternité.
    Je pense qu’il y a donc confusion entre abandon de la foi, et abandon de valeurs, et au final il ne s’agit que de placer un terme approprié à ce que tous les trois nous pensons. La droite « décomplexée » dont tu parles ne provient pas du schisme de l’individu avec sa foi (déjà, historiquement, ça ne colle pas puisque ce schisme a eu lieu beaucoup plus tôt et a été plutôt accompagnée par une tendance à gauche). Elle est multifactorielle et provient certainement du ralliement de plusieurs factions (du FN déjà). Mais l’évènement majeur devrait être la perte d’une certaine valeur commune de la société française, de son modèle. Cette perte perçue par tous, Nicolas Sarkozy y a répondu en assurant aux foyers effrayés pour qui leurs « valeurs morales »étaient bafouées, qu’il allait les rétablir à coup de drapeau dans le coffre, de lettre de guy môquet, et d’un certain totalitarisme sur les valeurs françaises. Ces 53% de Français sont aussi composés de nombreuses personnes qui ont voté pour élire « quelqu’un », par rapport au vide intersidéral et compromettant en face.
    Bon, ce ne sont que des interprétations. Je ne me rends pas compte des proportions de ce que tu appelles la droite catholique en sein de l’UMP, ni de son influence. Il faudrait éplucher les statistiques de ces élections pour savoir réellement qui a voté quoi. Les quelques élections entourant les présidentielles me semblent plus parcimonieuses, et me confortent plutôt dans l’idée que la victoire de Sarkozy, c’est surtout l’échec national du PS. Mais bon, ce serait bien d’en discuter à tête reposée… genre une fois que j’aurais fini d’écrire ma thèse. Tiens, je vais peut être m’y remettre au lieu de bavasser moi!

  4. Bon, quelques éléments de réponse… mais globalement on pourrait passer des heures sur le sujet. 😉

    Au sujet de l’abandon de la foi en France, j’aurai tendance à constater que les « gens » (ça fait très France d’en haut de dire ça… mais de fait tout le monde ne se pose pas de question métaphysique au cours de sa vie…), y ont « perdu » un sens, disons facile, à donner à leur vie. Je doute que la foi ait été « remplacée » dans la majorité des esprits par une flamme humaniste. Je m’explique, la foi est un cadre directif :

    • Certains naissent dedans et s’en portent bien.
    • Certains naissent dedans et l’abandonnent (plus ou moins) sciemment, et prennent leur responsabilité (en l’occurence, toi, moi…) en connaissance de cause.
    • Enfin, certains naissent sans ce cadre (ils sont de plus en plus nombreux en France, et cela depuis des décennies). Ce n’est pas pour cela qu’ils n’ont pas de cadre éducatif, mais enfin ça fait toujours un cadre en moins. L’école, la famille, la société sont aussi des cadres… mais pour quelle éducation ? On sait à quel point le cadre d’une famille peut être destructeur (Sarah pourrait t’en parler avec son stage actuel), et la société porte notamment des valeurs qui sont terribles (prédominance de l’argent, de l’image de soi, etc.).

    Bref. J’aurai tendance à être d’accord avec Todd sur le fait que la foi, en tant que cadre éducatif (bon ou mauvais), est un barrage aux valeurs de la société que nous connaissons. Ce n’était pas le seul, ce n’était pas le meilleur, mais c’était probablement le plus étendu. C’est pour ça que je pense que son affaiblissement a facilité l’émancipation de chacun (glop) mais aussi l’accélération des excès de notre société : inégalité, consumérisme, isolement…

    Quand tu parles de « confusion entre abandon de la foi, et abandon de valeurs », penses tu qu’une majorité de français s’est un jour reconnu dans notre devise (ce qui n’est à mon sens plus le cas) ? Quelles valeurs sont portées par la société française ? et par les citoyens qui la composent ? Ont-elles un impact sur les gens comparable à celles portées par la religion ? Pourraient-elles suffire à combattre les valeurs portées par la « société de consommation » ?

    La disparition de la droite catholique ne me semble pas tant perceptible lors de l’élection présidentielle (dans le bon score de Bayrou peut être ?), mais plutôt lors des primaires UMP où Sarkozy avait imposé son concept de « droite décomplexée » à un parti où subsistait encore un certain sens de l’égalité.

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